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Attention, cette petite pièce radiophonique dure 10 minutes. Installez vous bien, ne faites rien d’autres qu’écouter ou éventuellement regarder l’arbre généalogique familial. Les yeux fermés c’est le mieux. Surtout ne lisez rien, ne rentrez pas dans le dossier avant d’avoir fini l’écoute !


Cyrano-gen3La nécessité du théâtre
D’aprés le Discours de réception à l’académie française d’Edmond Rostand

Le théâtre est un grand mystère : ce n’est pas notre faute si quelquefois on en a fait une petite mystification ; si l’on a rabaissé cette fête de la foule à n’être plus qu’un jeu de société consistant à faire dire une phrase qui vous avertit, d’une pointe d’ironie, que l’auteur ne croit pas à ce qu’il écrit, par un comédien qui vous avertit, d’un clin d’oeil, qu’il n’est pas dupe de ce qu’il récite !
Ce n’est pas notre faute si des gens ne veulent plus la beauté de ces minutes où quelque chose passe qui peut faire d’une toile peinte un ciel et d’un homme fardé un dieu ! On n’écrit pas les pièces pour les malheureux qui se souviennent du nom de l’acteur quand le héros entre en scène ! Oh lorsque sous l’émouvant frisson d’un voile qui s’envole, d’un souffle qui s’échappe du gouffre lumineux et bleuâtre de la scène, une baie s’ouvre sur des villes ou sur des forêts, sur l’Histoire ou sur la Fable, sur la chambre d’une vie ou sur la clairière d’un songe…
Le véritable esprit, c’est celui qui donne des ailes à l’enthousiasme.
L’éclat de rire est une gamme montante. Ce qui est léger c’est l’âme. Et voilà pourquoi il faut un théâtre où, exaltant avec du lyrisme, moralisant avec de la beauté, consolant avec de la grâce, les poètes, sans le faire exprès, donnent des leçons d’âme !
Voilà pourquoi il faut un théâtre poétique, et même héroïque !
Il est bon que de temps en temps un peuple réentende le son de l’enthousiasme. Nous, surtout, qui n’avons plus agora ni forum, comment les connaitrions-nous, ces grands moments d’unanimité, ces frissons éprouvés en commun, ces frémissements des forces impatientes ?
C’est au théâtre que les âmes côte à côte, peuvent se sentir des ailes…



Au-delà du projet artistique d’Edmond Rostand, il y a un véritable projet humain. À travers son amour des mots, la prodigalité de ses images, son lyrisme, sa truculence, sa verve, son ingéniosité, l’auteur fabrique un théâtre qui s’adresse à tous. Peu importe que l’on soit riche ou pauvre, croyant ou incroyant, sa grande vertu c’est l’enthousiasme. Les héros d’Edmond Rostand nous montrent que le bonheur doit s’édifier en nous. Et que ce qui nous grandit, qui décuple nos forces, ce n’est pas de l’atteindre, de le posséder… c’est de le poursuivre tout au long de notre existence.
Donner un sens à sa vie. Cet idéal moral que le poète exalte, élève le drame de la vie et nous permet de vivre avec ce brin de panache, ce rêve de travailler au bien-être de l’humanité et ce, jusque dans les tâches les plus modestes que nous accomplissons.

Philippe Car, novembre 2016

PS / Je serai seul en scène, enfin presque… accompagné par un ange gardien musicien. Je jouerai d’abord la rocambolesque saga marseillaise de la famille Rostand, qui leur fit rencontrer Robespierre, Napoléon, Lamartine, Frédéric Mistral, Hugo, Jaurès…
Puis le texte traversera toute la vie d’Edmond et puisera dans les plus beaux passages de ses pièces. Je jouerai tous les personnages principaux, Cyrano, l’Aiglon, les animaux de Chantecler… De plus, l’histoire d’Edmond s’inscrit dans l’histoire du théâtre à la passionnante époque de l’invention de la mise en scène. Ce qui nous donnera l’occasion de le voir aux prises avec ses premières expériences de metteur en scène et directeur d’acteurs. Nous assisterons à ses séances de répétition, face aux immenses acteurs qu’il eut la chance de diriger… et que j’aurai la chance de jouer : Sarah Bernhardt, André Antoine, Constant Coquelin, Lucien Guitry…
Je terminerai enfin par aborder l’histoire de l’immense poète biologiste philosophe que fut son fils Jean… avec évidemment un mot sur François, le fils de Jean…On ne va pas manquer de matière…


Compte rendu 2ème semaine de travail
Philippe Car

«Cyrano, c’est moi !» C’est Edmond qui a dit ça… Pour le spectacle, ça semble être un bon titre ! Fort, juste et suffisamment «alléchant». Mais il nous semble quand même qu’un sous-titre est nécessaire, nous envisageons :

Cyrano, c’est moi !
ou
L’éloge du théâtre

ou
L’éloge de l’enthousiasme et la nécessité du théâtre

ou
La nécessité tu théâtre pour cultiver l’enthousiasme

ou
Les aventures extraordinaires d’Edmond Rostand
et de sa marseillaise famille, de 1789 à nos jours.

Comme lors de la 1ère semaine, Yves et moi, avons répertorié les notes sélectionnées au cours de nos dernières lectures. Environ une quinzaine d’ouvrages, biographies, études, critiques et œuvres. Il en reste moins d’une dizaine…

Nous arrivons aujourd’hui à un total approximatif de 300 notes, chaque note étant censée potentiellement donner une scène, ça représente des heures et des heures de matière…
Nous avons traversé également l’essentiel des œuvres poétiques et théâtrales d’Edmond en se posant à chaque fois la question de comment les représenter toutes, dans le temps donné d’un spectacle d’environ une heure trente.
Un narrateur, moi quoi… (certainement accompagné d’une marionnette de ventriloque, elle existe déjà et porte déjà un nom : Gérard Rictus !) fera le lien entre toutes les scènes qui raconteront cette histoire, mais les scènes (où je jouerai tous les personnages) seront privilégiées à la narration.
L’enregistrement de ces notes successives est bien sur constamment l’occasion de se demander comment représenter l’ensemble : qui jouer, comment, avec quels moyens… ? Et aussi comment dégager l’essence de cette aventure, en saisir le sens… ?

Rostand à travers toute son œuvre fait l’éloge de l’enthousiasme :
«…sa grande vertu c’est l’enthousiasme. Les héros d’Edmond Rostand nous montrent que le bonheur doit s’édifier en nous. Et que ce qui nous grandit, qui décuple nos forces, ce n’est pas de l’atteindre, de le posséder… c’est de le poursuivre tout au long de notre existence.
Donner un sens à sa vie. Cet idéal moral que le poète exalte, élève le drame de la vie et nous permet de vivre avec ce brin de panache, ce rêve de travailler au bien-être de l’humanité et ce, jusque dans les tâches les plus modestes que nous accomplissons…» nous rappelle Michel Forrier.

Mais il y a aussi pour Edmond, situé à un moment clef de l’histoire du théâtre, celui de la naissance de la mise en scène, l’importance, la nécessité du théâtre !
«Le théâtre, exercice majeur de l’entrainement au bonheur». Ça aurait pu être Rostand qui dise ça, mais non c’est Ariane Mnouchkine… comme quoi !

Et en fin de semaine, nous avons réuni toute l’équipe, pour faire un point, un compte rendu du travail, une espèce de premier filage à l’oral… pour raconter une première silhouette de scénario et échanger autour de nos premières idées de traitement…


L’équipe

Écriture et mise en scène : Yves Fravega et Philippe Car
Composition musicale : Vincent Trouble
Scénographie et lumière : Julo Etievant
Costumes : Christian Burle
Design sonore : Pascale Stevens
Décors et accessoires : Bruno Montlahuc
Assistanat mise en scène : Laurence Bournet

Avec la complicité de Valérie Bournet
et de toute l’équipe de l’Agence de Voyages Imaginaires


Le documentaire audio

Au cours de cette semaine, Pascale Stevens, qui va créer le décor sonore du spectacle, a continué à enregistrer quelques moments, discussions, questions, lectures… en vue du documentaire audio de 50 mn (Edmond, c’est moi !) qu’elle réalise sur le processus de création de ce spectacle.

Nous avons fabriqué, en amont des semaines d’écriture et de plateau, une première fiction courte sonore (13’) qui nous a amenés à poser des choix d’écriture, de réalisation et de recherche de voix (nous avons notamment trouvé de vieux enregistrements sur rouleaux de cire de la voix de Sarah Bernhardt). Le fait de poser des voix, de les contextualiser dans des lieux, époques et ambiances sonores, de lier des idées de séquences m’ont permis de dégager un nombre de pistes intéressantes pour le spectacle :

Démarrage par un extrait de la tirade des nez de Cyrano / Présence d’un narrateur journaliste « années 50 » qui lie les différentes séquences / Invention du discours d’investiture d’Alexis Joseph Rostand comme maire de la ville de Marseille / Evocation du poète Lamartine, de son voyage en bateau, peu avant qu’il ne perde sa fille en mer au cours d’une tempête / Evocation de la petite enfance d’Edmond Rostand, dans sa chambre avec la voix réconfortante de son père / Scène de répétition du spectacle l’Aiglon. Rostand dirige Sarah Bernhardt et parle aux machinistes / Entretien fictif entre Edmond et un journaliste à propos de l’idée du spectacle Chantecler, etc. Toute une série de scènes qui couvrent toute la vie d’Edmond Rostand.

En tant qu’auteur, cette fabrication de séquences sonores s’est révélé un formidable outil de travail. La méthode que nous avons adoptée, chacun avec ses exigences techniques et artistiques, d’écrire et de construire des scènes sonorisées, ambiancées, m’a ouvert le chemin à la fabrication des scènes du spectacle : nous définirons à chaque fois un lieu (le voyage en bateau, la salle de la mairie, la place avec l’échafaud et la foule, la scène du théâtre pendant les répétitions, le jardin au pays basque…), un ou plusieurs personnages et une action.

En tant que metteur en scène, la création d’ambiances sonores autour des scènes et une technique passionnante et peu utilisée au théâtre. Dans nos spectacles l’acteur est central et moteur de l’action. C’est lui qui crée l’émotion et les mondes dans lesquels il évolue, avec très peu de décors et d’accessoires. C’est ce qui amène le rêve et développe l’imaginaire du spectateur. Nous n’aurons pas de bateau, pas d’échafaud mais peut-être une malle et un vieux fauteuil de théâtre… La matière «ambiances sonores» vient enrichir notre écriture scénique en contribuant à l’évocation de ces lieux imaginaires.

En tant qu’acteur, le passage par l’enregistrement et l’écoute de ma voix (de mes voix !) va constituer un apport conséquent dans l’élaboration du spectacle.
Tout d’abord la poser devant le micro et suivre les indications précises de Pascale, de position, de clarté, de niveau, de hauteur de ton… inhabituelles pour un acteur de théâtre, me permettent de me concentrer sur ma voix en y prêtant attention sans le souci du corps ni de la mise en scène. Ensuite, entendre ma voix nue c’est comme entendre la voix de quelqu’un d’autre, c’est pouvoir prendre du recul. C’est apprivoiser ma voix, la redécouvrir et l’écouter. Et puis c’est toutes les possibilités de corrections, de recherche et de créations.

Enfin, la perspective d’un suivi documentaire est une occasion unique de raconter l’histoire «réelle» de la création d’un spectacle de la compagnie. Un spectacle d’autant plus particulier qu’il s’agit d’un solo qui allie plusieurs enjeux : celui de l’interprétation dramatique de textes tirés du répertoire de l’auteur et celui de la fiction d’un narrateur qui raconte la vie de cet auteur qui a marqué l’histoire du théâtre.
Edmond Rostand, parce que je décèle chez lui des valeurs d’humanisme, de foi en la vie et en l’enthousiasme, que je défends depuis toujours, et qu’il fait l’éloge du théâtre, en vante l’importance et la nécessité, ce que je partage.


Prochaine étape juillet 2017

D’ici le mois de juillet, je vais continuer mes lectures et prises de notes, et confier la rédaction de l’ensemble, afin de recouper ces notes et les classer dans un ordre chronologique.
Fin juillet, nous nous retrouverons une semaine dans la salle de répétitions pendant laquelle nous préparerons et effectuerons une première grande improvisation qui traversera tous ces premiers repères. Cette séance constituera l’embryon d’une trame.
Les séances d’écriture/répétitions reprendront ensuite en octobre. Nous envisageons d’aller travailler à Cambo les bains en février 18. Le travail s’échelonnera ainsi jusqu’en octobre 2018, pour une première série de quatre semaines au Théâtre des Bernardines à Marseille.
Ce mois d’avril, nous avons assisté à l’inauguration de la tombe restaurée d’Edmond Rostand, au cimetière St Pierre à Marseille. Nous y avons participé en musique et par la lecture de quelques tirades célèbres des grands classiques d’Edmond.


La silhouette du scénario

Pour l’instant, à part le tout début, ce scénario est tout à fait chronologique.
C’est notre première logique, elle évoluera certainement. Pour l’instant c’est important pour nous de poser toute l’histoire : d’où vient Edmond, de quoi est-ce qu’il hérite (à part sa grosse fortune…) ? Qu’est-ce qu’il cherche, qu’est-ce qu’il trouve ? Comment chaque moment amène le suivant…
Toute l’écriture partira de la recherche au plateau.
Outre de la narration et des commentaires du narrateur, cette chronologie est constituée des scènes qui sont justement les notes prises en lecture (l’arrestation de Louis Rostand, la déclaration de l’architecte naval qui construit les bateaux d’Alexis Rostand, la chambre d’enfant d’Edmond avec son père Eugène, sa correspondance avec Rosemonde, les répétions du Gant rouge où Edmond découvre ce monde, la première rencontre avec Sarah Bernhardt, le premier rdv à la Comédie française, une lecture de la première scène de Cyrano à Constant Coquelin, une scène des répétitions de l’Aiglon etc… il y a comme ça 300 notes…).

Ça commencera par la tirade des nez, de Cyrano.
Puis le rideau tombe. Et c’est la gloire pour l’auteur. 40 rappels, la légion d’honneur en coulisse.
Puis la machine à remonter le temps nous projette en 1789.

Chapitre 1  Les ascendants d’Edmond
1790. Louis Rostand, condamné à la pendaison à cause de ses opinions royalistes, profite d’un instant d’inattention du bourreau pour s’échapper en courant de l’échafaud.
1794. Ses cousins, Alexis-Joseph et Joseph, sont emprisonnés et condamnés mais échappent miraculeusement à la mort grâce à l’arrestation de Robespierre le jour même de leur exécution.
1799. Alexis-Joseph fait construire au chantier naval de La Ciotat une flotte de six grands voiliers et crée la première entreprise de transport de marchandises vers le Levant.
1814. Pierre-André, pourtant anti-bonapartiste sauve Napoléon d’un attentat en calèche.
1823. Bruno-Xavier, après avoir travaillé à Constantinople, fonde une autre compagnie maritime constituée de 10 navires à voiles.
1830. Alexis-Joseph devient maire de Marseille et contribue à la création de la Caisse d’Épargne, destinée aux travailleurs modestes.
1845. Il lance à son tour et avec son neveu Albert une nouvelle compagnie maritime de bateaux à vapeur, qui deviendra en 1877 les fameuses Messageries Maritimes.
La même année, Eugène, le père d’Edmond, est nommé délégué à l’instruction publique et aux Beaux-Arts. Doté d’une force intellectuelle hantée par le bien moral et matériel de la classe ouvrière, Eugène voue sa vie à lutter contre le cruel mal moderne de l’égoïsme. Il est à l’image de l’esprit humaniste qui traverse toute l’illustre dynastie.
En 1858 nait Edmond.

Chapitre 2  La jeunesse et Le Gant Rouge
Edmond passe sa jeunesse à Marseille. C’est un élève très doué pour l’écriture. S’opposant aux vœux de sa famille, il ne veut qu’être artiste.

Ne pas monter bien haut mais tout seul.
Cyrano

À 20 ans, il écrit Le Gant rouge. C’est un vaudeville très efficace, avec un 1er acte très amusant : au musée Grévin, des personnages se cachent parmi les statues de cire pour échapper à des poursuites ou séduire les femmes ou…
Sa pièce est donnée à Paris. Il observe les répétitions et échange par courrier avec Rosemonde, qui va devenir sa femme, sa conseillère, son associée…
La critique n’est pas bonne, la pièce contient des défauts de jeunesse, il va renoncer au genre, d’autant plus qu’il a de la concurrence (Feydeau, Courteline, Labiche…)
Edmond cherche des sujets de pièce. Il a l’idée d’écrire pour Sarah Bernhardt. Il cherche le succès, la gloire. Il a la pression de sa famille. C’est une famille très riche, marquée par la réussite (entrepreneurs, banquiers, maire de Marseille, députés, conseillers politiques, son oncle Alexis, banquier à paris, l’aide certainement). C’est la grande bourgeoisie mais avec un esprit humaniste et philanthrope. Rosemonde, issue d’une très grande famille, est aussi très riche.
Le couple s’installe à Paris.

Chapitre 3  La réussite et la série des trois pièces qui vont lui apporter une première reconnaissance
Les Romanesques. La pièce, jouée à la Comédie Française, est un beau succès.sarahbernhardt
Elle fait référence à Roméo et Juliette et l’un des personnages, Straforel, très réussi, très amusant, constitue véritablement les prémices de Cyrano. Inspiré du Capitan de la comedia del arte, vantard, fanfaron, dans cette pièce il vend des faux enlèvements et tente de séduire la jeune première…

La Princesse lointaine est écrite pour Sarah Bernhardt. C’est l’histoire de Joffroy Rudel, jeune et riche poète amoureux d’une mystérieuse princesse qui vit sur une île lointaine… Au moment de mourir, il décide d’aller la trouver. Il affrète un bateau (l’oncle d’Edmond vient de créer une société de navires à voiles qui appareillent pour commercer autour du monde…) et quand son émissaire va trouver la princesse, c’est de lui dont elle tombe sous les charmes… avant de se raviser et de retrouver son amoureux poète, qui meurt dans ses bras…
Jean Coquelin, acteur et directeur de théâtre joue dans cette pièce. C’est le fils de Constant Coquelin, grand acteur, aussi connu que Sarah Bernhardt, qui demande à Rostand de lui écrire une pièce.
Quelques années plus tard, c’est pour lui qu’Edmond écrira Cyrano.
Dans La Princesse Lointaine, on trouve encore plus de similitudes avec ce que sera Cyrano. Le poète amoureux affligé d’une maladie ou disgrâce, représenté auprès de l’élue de leur cœur par un homme plus beau et qui possède moins d’esprit. Le poète amoureux ne peut s’adresser directement à elle, et c’est de l’autre, l’émissaire, qui parle avec les mots du premier, que la femme tombe amoureuse… Elle découvre finalement que son amour profond était celui qui l’attachait au poète, elle lui avoue son amour, il meurt entre ses bras.

La Samaritaine est à nouveau écrite pour Sarah Bernhard (qui est devenue une star internationale). Edmond s’inspire d’un épisode de l’Évangile selon Jean. Photine, prostituée, rencontre Jésus près d’un puits. Inaccessibles à sa doctrine, ignorants, pleins de haine, ce sont les habitants de Samarie que Jésus cherche à convaincre. Il demande à Photine d’être son intermédiaire. Dans un premier temps, elle essaye de le séduire, puis bouleversée par les sages paroles de Jésus, elle va convaincre le peuple, qui pourtant la traite comme la dernière des femmes, de la suivre pour aller le retrouver.

Edmond Rostand est athée, il trouve dans ce passage de l’évangile les sujets qui l’intéressent, proches de ses valeurs : la foi en la vie, croire en son moi profond, l’enthousiasme… Et il pense que c’est un bon sujet, qui peut attirer des spectateurs… avoir du succès ! C’est ce qui l’intéresse, une pièce qui marche bien, qui peut rester longtemps à l’affiche et qui amène de la recette. La reconnaissance passe par la fortune. Edmond ne peut pas être un artiste maudit…

Chapitre 4  Cyrano
On va retrouver dans Cyrano quelques éléments déjà utilisés par Edmond dans ces pièces précédentes, à mettre en rapport avec un épisode vécu par Edmond Rostand lui-même et que Rosemonde Gérard raconte :
«…Edmond avait à Luchon un ami : Jérôme Faduilhe, beau garçon très timide qui, dans ses conversations amoureuses avec la belle Marie Castain, s’exprimait tellement mal et lui adressait des billets doux si maladroits que la belle se montra très princesse lointaine, jusqu’au jour où Edmond écrivit pour Jérôme… »

S’agit-il aussi de l’incarnation de l’auteur ? Edmond est un auteur brillant, mais qui doute terriblement de lui-même… Même après l’immense succès rencontré par Cyrano, les inquiétudes que Rostand nourrit sur son aptitude à réussir dans la carrière littéraire sont à peine apaisées !
Edmond, depuis ses débuts, est très souvent habité par le doute et demande toujours conseil à Rosemonde. Assistante dévouée, elle le portera, l’encouragera sans relâche. Il lui arrivera souvent de récupérer des brouillons déchirés dans la corbeille à papier, de les reconstituer, de les garder précieusement et de les représenter à Edmond au moment où il faut. Sans cette précieuse associée, serait-il arrivé à ce qu’il fût ? Pour le soutenir, et parce qu’elle croit en lui, Rosemonde, auteure de poésie, renonce à écrire. Edmond semble pourtant avoir peu de reconnaissance pour elle…
Edmond investit toute sa fortune dans Cyrano (ou celle de sa femme, elle apporte l’équivalent de 1M€ avec sa dote…). La pièce est un immense succès.
Le couple vit dans le luxe.Cyrano de Bergerac est écrite pour Constant Coquelin. C’est une vraie performance d’acteur. C’est aussi un grand spectacle, avec environ 80 acteurs et sans doute presque autant de machinistes, régisseurs, et administrateurs (les rapports économiques sont très hiérarchisés, un machiniste est payé 1€ de l’heure, tandis que le second rôle reçoit 200€ par soir).
Peu à peu et à chaque nouvelle pièce, Edmond expérimente et développe l’art de la mise en scène (jusque-là, les acteurs se contentaient souvent de réciter leur texte face public, sous la rampe), amène de la distance, joue au théâtre dans le théâtre et rempli ses spectacles, comme de véritables shows, de décors et de figurants. C’est complètement nouveau et Edmond excelle en tant que metteur en scène et directeur d’acteur (il montre aux acteurs comment jouer, Coquelin dit de lui qu’il était certainement le meilleur Cyrano).
Mais perpétuellement dans le doute, la veille de la 1ere, Rostand tombe dans les bras de Coquelin et s’excuse de l’avoir entrainé dans cette aventure qui d’après lui va-t-être très certainement catastrophique. C’est un triomphe !
Dans le grand théâtre à l’italienne du palais Royal, 40 rappels vont s’enchainer. Edmond est devenu une gloire nationale.

Chapitre 5  L’aiglon
Edmond écrit cette pièce pour Sarah Bernhardt.
La pièce raconte l’histoire de l’Aiglon en exil. Autour du jeune héros, une partie de ses proches complote pour qu’il redevienne empereur. Edmond est-il bonapartiste ? Sans doute pas… on raconte qu’un portrait du jeune duc de Reichstag trônait dans la chambre d’enfant d’Edmond, Napoléon est à la mode… pour l’auteur, c’est un «bon sujet» !
Dans cette pièce, il poursuit ses recherches, il parle de machinerie, de lumière. Il se déplace en Autriche pour mieux recréer les batailles. Les comédiens cachés dans les coulisses imitent les voix des soldats agonisants, on retrouve dans ses didascalies, des indications d’ombres blêmissantes, de formes effrayantes, d’un grondement d’orage soudain, d’un grand coup de vent… qu’il demande à ses machinistes de reproduire !
C’est à ce point de vue surtout que cette pièce est intéressante, Edmond continue à développer l’art de la mise en scène.
L’interprétation de Sarah Bernhardt dans le rôle du fils de Napoléon, un personnage masculin de 17 ans, impressionne le public. Et Edmond écrit pour Lucien Guitry (le père de Sacha, une autre célébrité de l’époque) une partition poignante dans un rôle de grognard…
Le succès est énorme, autant que pour Cyrano.
Sarah Bernhard épuise le filon jusqu’à la fin de sa vie, même après la terrible maladie où on dut lui amputer une jambe pour la remplacer par une prothèse en bois !

Chapitre 6  Arnaga et Chantecler
Au cours des répétitions de l’Aiglon, dans le Théâtre Sarah Bernhardt, Edmond prend froid et attrape une pneumonie. Son médecin lui conseille de changer d’air en s’installant pour quelque temps dans la petite ville thermale de Cambo les bains, au cœur du Pays Basque. Pour lui, c’est une révélation, il ne s’est jamais senti aussi bien. Lui qui fuit la mondanité, ce bain de nature le fait revivre. Et c’est au cours de ses nombreuses promenades qu’il rencontre la basse-cour qui lui donnera l’idée de Chantecler !
À Cambo, il loue une villa, passe son temps à découvrir la région, à écrire de la poésie, et à songer à sa nouvelle pièce.
Il y est tellement bien qu’il décide d’acheter un terrain et de construire une maison. Cette création prend le dessus sur l’écriture de Chantecler. Arnaga, maison et jardins, devient pour lui une œuvre à part entière.

Neurasthénique, souvent abattu et fatigué, cette création-là est une véritable réussite pour lui.
Il agence les jardins comme un décor de théâtre, n’hésitant pas, en plein mois de décembre, à faire arracher un verger d’oranger parce qu’il pense que qu’une plantation de rosiers blancs là sera plus juste ! Les jardiniers se mettent en quatre pour lui, car ils savent que s’ils n’accèdent pas à ses désirs, il peut en tomber malade…
Il se construit un véritable château, mais s’enferme dans la plus petite pièce et, couché dans un petit lit, écrit sur son cartable.
Fragile et ultrasensible, Edmond écrit des pièces tirant vers le mélodrame, qui finissent souvent mal, mais qui exaltent l’enthousiasme. Il fait rire et pleurer !

Chanter c’est ma façon de me battre et croire. Chantecler.

Il va mettre 10 ans à écrire Chantecler. Pendant toutes ces années tout Paris l’attend. Il atteint une célébrité rarement égalée. Quand il achète sa première automobile et se fait conduire de Cambo à la capitale, les journalistes le suivent et commentent toutes les étapes du voyage de la famille.
À Paris, les grands hôtels se disputent sa venue, il est accueilli par le président de la république en personne. Arrive enfin le temps des répétitions. L’action se situe dans une basse-cour. Tous les personnages sont des animaux. C’est l’histoire d’un coq qui est convaincu que son chant fait se lever le soleil. Jusqu’à ce que la faisane qu’il rencontre et dont il tombe amoureux, le fasse «déchanter»…
C’est une œuvre immense, qui nécessite là encore 80 acteurs et presque autant de machinistes. Pour réaliser costumes et décors, Edmond embauche de grands artistes plasticiens, peintres.
Edmond travaille avec son acteur fétiche Coquelin. Mais celui-ci tombe malade et meurt juste avant la première, dans la maison de retraite pour comédien qu’il vient d’ouvrir. Est-ce que cette pièce porterai malheur ?
C’est Lucien Guitry qui est embauché pour reprendre le rôle-titre. Mais c’est un acteur difficile, râleur, à la différence de Coquelin, et qui ne s’entend pas du tout avec Rostand. Guitry nuira volontairement à l’insuccès de la pièce.
Le monde entier vient voir Chantecler, le spectacle affiche complet pendant des mois. Quatre tournées sont organisées en parallèle dans toute l’Europe. Chantecler est joué chaque soir dans une ville différente. Comme pour le cirque, on démonte le soir et on rejoue le lendemain…Un jour, les camions des costumes tombent en panne, peu importe, les acteurs empruntent ce qu’ils trouvent sur place et jouent sans costumes !
C’est un immense succès de curiosité. Mais la reconnaissance du public est cette fois-ci mitigée.

Pour son fils Maurice, costumes et décors sont trop réalistes et c’est pour ça que ça ne marche pas. C’est vrai que les costumes entravent les comédiens, qui obtiennent tout juste d’Edmond de pouvoir ouvrir leur combinaison au niveau du visage.

Edmond souffre beaucoup de ne pas faire l’unanimité…

Moi dont le métier me demeure un mystère
Et que du lendemain toujours connaît la peur
Suis-je sur de trouver ma chanson dans mon cœur ?
Chantecler

Chapitre 7   La fin
Pendant toutes ces années, Edmond a montré peu de reconnaissance à Rosemonde, sa femme, qui pourtant l’a soutenu, encouragé, porté à bout de bras. Et quand, à cette époque, il prend une maitresse, Rosemonde le quitte, emmenant avec elle leur fils Maurice, poète jet-setteur amoureux de Paris et du milieu mondain. Edmond reste à Arnaga avec son fils Jean, qui deviendra biologiste et philosophe.
Il écrit une ébauche de La dernière nuit de Dom Juan.
Le personnage mythique de Molière a demandé 10 ans de sursis au diable. Nous sommes à Venise, on entend passer un montreur de marionnettes. Dom Juan l’invite et le diable apparaît dans le castelet. Celui-ci accuse Dom Juan d’avoir passé toute sa vie à côté de l’amour. Il le condamne à l’enfer, qui pour lui sera ce petit carré de toile : tu seras pour l’éternité une marionnette dans un guignol.
Le prologue reste sous forme de brouillon, Edmond n’achève pas l’écriture de la pièce.
La guerre éclate. Ces fils sont recalés du service militaire et Edmond est malheureux que la famille ne participe pas à l’effort de guerre. Il propose ses services pour l’administration de l’hôpital. Il est atteint de la grippe espagnole, rentre à Paris et meurt peu de temps après, tout seul.

Chantecler : Et ton sifflet ?
Le Merle : Ça me l’a coupé.

Chapitre 8   Ensuite
Rosemonde termine La dernière nuit de Don Juan avec son fils Maurice, et la fait jouer.
Jean est un personnage passionnant. Biologiste philosophe, à travers l’étude des insectes et des grenouilles, il se penche notamment sur la consanguinité et tire des conclusions sur l’homme.
Chez les Rostand, la consanguinité est chose courante, à part quelques exceptions (dont Rosemonde, petite fille du maréchal Lee, rendu célèbre pour ses victoires sous Napoléon, et parente du vrai Cyrano de Bergerac !)
Chaque jour je t’aime davantage, aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain. C’est Rosemonde qui l’a écrit. Elle continuera à porter l’œuvre de son mari jusqu’à sa mort en 1953.
Jean se marie avec sa cousine. Ils ont un fils, François, qui décide de mettre fin à la lignée directe en brûlant tous les manuscrits de son père et de son grand-père Edmond !

En conclusion, existera un très beau texte de Jean Rostand : de l’origine de l’humanité à son destin. Un texte poético-scientifique bouleversant qui replace l’homme dans son contexte d’insignifiance et son effort ridicule et désespéré pour exister.
Nous imaginons donner vie au personnage de Jean dans cet ultime chapitre du spectacle, en le suivant pendant quelques minutes, de sa naissance à sa maturité…


Quelques idées, réflexions…

La nécessité du théâtre.
Le théâtre est l’ancienne agora. L’enthousiasme, la foi en la vie. L’extrême sensibilité d’Edmond : la société malade le rend malade. Edmond est un magnifique raconteur d’histoire, autant dans ces pièces que dans ces poésies. Il maitrise une grande capacité à faire rêver, il amène de la trêve dans les difficultés, de la joie dans la douleur.
Edmond est un passionné. Il ne se contente pas d’écrire des pièces, il fabrique des spectacles. Nous sommes fin XIXe. A l’époque les metteurs en scène n’existent pas ! Les acteurs se contentent souvent de se tenir en rang d’oignons, face au public, juste au-dessus de la rampe. Les décors sont peints sur une toile de fond…
Avec Edmond, la fonction créatrice du metteur en scène est authentifiée : reproduire sur scène la réalité à l’intérieur de laquelle l’auteur a inscrit son action. Le chamboulement est total : le cadre classique explose, à commencer par la règle des trois unités. On peut changer de lieu pendant la même pièce, il suffit que la mise en scène trouve comment l’exprimer ! Rostand est dénigré par la profession. On se méfie de son théâtre trop populaire et de son culte de l’enthousiasme. De plus, il est le symbole du théâtre bourgeois et sa position sociale ne l’aide pas à conquérir le milieu intellectuel. Au cours de cette période d’antisémitisme terrible, que Sarah Bernhardt subit de plein fouet, il prend parti pour le capitaine Dreyfus.
Il y a beaucoup de personnages, une cinquantaine probablement, qui auront tous une voix et un corps différents. Les personnages fictifs croiseront parfois les «ayant existé», ainsi au moment de sa mort, Cyrano sera au chevet d’Edmond.

Le décor
Pour démarrer les répets, il nous faudra un petit rideau de théâtre sur un portique à roulette et des tas d’accessoires les plus divers.
L’idée du décor, c’est la loge rapide qui se situe derrière le rideau, on
pourra utiliser ce qu’on trouve dans les coulisses… perches, lumière à vue, tables de régie, balais de scène, table de loges… L’ambiance c’est les coulisses, une scène vide de travail où trainent des accessoires.
Pas de reconstitution historique, l’action peut se passer à toute époque. La machinerie à vue est bienvenue car on est dans l’histoire du théâtre. Un vol est envisagé, comme la faisane dans chantecler. Le régisseur-machiniste est à vue. Le rideau pourrait être un rideau de perles transparentes, qui jouerait avec la lumière comme un tulle.

La musique
Les compositeurs de l’époque qui nous influenceront : Offenbach, les Folies Bergères, l’opérette… Musiques très festives comparées à Debussy, trop savante… Dans les compositions, en plus de Nicolas Paradis à la kora, les machines seront présentes, pour d’autres sons, d’autres couleurs. Toujours les deux, le musicien organique, vivant et la musique synthétique, échantillonnée.

Le son
Un véritable décor sonore accompagnera les actions. Ambiances de bateau, de mer, de gare, de théâtre, tous les lieux évoqués seront «ambiancés».

Les costumes
«L’élégance» est ce qui a toujours caractérisé Edmond. On pense aussi au costume de charlot : col cassé, haut rigide et bas qui flotte… On pense à Karl Lagerfield : son chef d’œuvre c’est lui !

Expo dans le hall
Pour rendre compte du processus de création, photos, carnets de travail et documents sonores… Objets ludiques : Dans un casque sonore qui représente la coiffure d’Edmond, le spectateur peut se faire prendre en photo.

Ce spectacle est soutenu et fabriqué en complicité avec Denis Paranque, descendant de la famille Rostand.
Michel Forrier, véritable encyclopédie vivante de la famille Rostand, s’est engagé à nos côtés dans l’aventure de la fabrication de ce spectacle.

Coproducteurs (en cours de confirmation) :
Théâtre du Gymnase à Marseille, Théâtre international de Grasse, Espace Nova de Velaux, Théâtre de Villeneuve sur Lot, Scènes nationales d’Ales et d’Annecy, Théâtre de Thonon les bains, Espace Lino Ventura de Garges les Gonesse…

Les Edmonteurs : 
Outre les coproducteurs, certains théâtres compagnons financeront directement une partie de la fabrication du spectacle, en contribuant par exemple aux costumes ou à la construction d’une partie du décor, pour aider modestement mais efficacement au montage du spectacle.

Une résidence d’écriture est en cours d’organisation à Arnaga, la maison-musée d’Edmond Rostand à Cambo les bains début 2018 et nous prévoyons d’y jouer le spectacle en novembre, cent ans après le départ définitif d’Edmond de sa ville d’adoption.
Cet événement fera partie de la commémoration du 150e anniversaire de sa naissance et du 100e de sa mort.

Je ne fais pas cocorico pour que l’écho
Répète un peu plus fort au loin cocorico.
Je pense à la lumière et non pas à la gloire.
Chantecler

Le spectacle sera créé en octobre 2018 dans la chapelle du Lycée Thiers, le Lycée d’Edmond Rostand, aujourd’hui Théâtre des Bernardines.

La pensée Rostand, c’est un état d’esprit dans lequel se retrouvent tous les hommes qui se sentent acteurs d’un avenir meilleur.
Denis Paranque