En Europe Centrale (anciennement de l'est) où quelques Marseillais sont pris par le Gris.
Notes de voyages...
Samedi 16 Septembre 1995
15h On laisse les amis, les enfants et les 28° - Aéroport de Marignane - Beaucoup d'uniformes - police C.R.S. armées - d'où émergent de toutes jeunes têtes. On pense à la guerre, aux bombes - Aéroport de Marignane, la porte de Marseille.
16h30 L'avion - Lufthansa - Suisse ou Allemagne ? Saumon, gâteaux, champagne - Le Monde : un trou dans la couche d'ozone grand comme l'Europe - Sarajevo, promesses serbes d'un premier désenclavement... Lire Le Monde dans un avion suisse en buvant du champagne français, direction la Hongrie.
19h Munich - Allemand Airport - Clean - Duty Free - Camel - blondes américaines - rouge à lèvres français - Soigneusement fouillés, on demande à ceux qui possèdent un appareil photo d'en faire une ( si possible pas de la douanière ), histoire d'être sûr qu'à l'intérieur, seul se cache l'oiseau petit.
20h Lufthansa - Munich - Budapest - Re repas - Re champagne. 16° annoncés à Budapest, dont les lumières nous apparaissent en dessous, comme les étoiles d'un ciel d'en bas, comme si on volait à l'envers.
Accueil timide de Denis. Balade dans Budapest - Peu de monde dans les rues. Grands immeubles anciens. Le Danube - le beau, le bleu - Nous sommes logés dans un hôtel qui a pu être le siège d'un gouvernement, genre église à étages, mélanges invraisemblables de styles. Premiers contacts avec le kitsch cher à Kundera.
Dimanche 17
Matin: Voyage en minibus pour Szeged, petite ville à 9 Km de la frontière serbe, électrisée par la proximité de la guerre. Déchargement des décors au théâtre ex-socialiste, premiers contacts avec le personnel ex-socialiste. Pas de sourire.
Après-midi Italienne à l'hôtel - L'Hôtel ! Sommet du kitsch - Style indéfinissable, situé approximativement entre Star Trek et la déco française des années soixante-dix, couleurs oranges, marrons, faux cuivres ciselé, allu brossé, formica,...
Au théâtre, montage technique. A 19 h, nous sommes en retard sur tout. Denis n'avait pas pris très au sèrieux les horaires signalés sur la fiche technique. Les techniciens n'ont pas prévu de travailler tard. Rien à faire, le retard est reporté au lendemain.
Soirée Resto.
Le Hongrois, c'est impossible à comprendre. On fait des petits dessins, et on découvre la cuisine. Poisson pané à la confiture.
Lundi 18
Matin: Montage des décors. Pendant que les techniciens lumière tentent de rattraper le retard, nous visitons les entrailles du théâtre. Machineries, tournette, le sous sol est intéressant sans être passionnant. Pas de sensation d'âge... pas d'histoire. Les régimes auraient-ils réussi à effacer l'Histoire ? Ca me rappelle l'Ethiopie : Un régime politique peut-il réussir à étouffer des traditions ancestrales.
Montage et réglage du son: Un technicien sympathique ( enfin ) nous signale en anglais (re enfin ) que le matériel est vraiment pourri et le son aussi ( Bontampi...! ) et râle contre le gouvernement qui ne veut rien y changer.
Le retard se ressent.
14h Poisson à la confiture.
15 h: On enchaine rapidement raccords de jeu et techniques, interviews télé, échauffement et maquillage.
19h La représentation démarre difficilement. On sent le public déconcerté, puis chacun trouve sa place... ça joue... rappels... ouf !
Mardi 19
A l'aube: Départ pour Debrecen.
Nous voici avec notre petit bus à remorque sur les routes de Hongrie. Campagne, charrettes, chevaux, cabriolets, jolies fermes, région plate.
Au déjeuner Routier hongrois.
Aucun mot commun dans aucune langue. Par gestes et hasard, nous mangeons assez bien.
16h: Arrivée à Debrecen. Jolie ville, commerces. Nous allons directement au théâtre de la fac : façade d'Europe Centrale. L'intérieur, sans lumière, nous semble sympathique. Nous déchargeons nos énormes fly-cases de décors par une petite porte car personne n'a les clés de la grande porte, puis nous allons manger avec Florence, qui nous accueille de façon vraiment sympathique. C'est très agréable.
Mercredi 20
Les comédiens fouinent dans la ville, à la recherche de typisme... En vain. Boutiques américaines... prix américains.
L'après midi, il pleut fort. Nous arrivons au théâtre, trempés comme des goulaschs. Au théâtre, montage technique. Les conditions sont très précaires, mais l'ambiance est chaleureuse.
Soir Repas aux thermes. Un certain faste, un peu oublié. Tout a vieilli, même les garçons.
Jeudi 21
Un rapide bain aux thermes, pris tôt le matin, dans une effrayante ambiance hospitalière d'après-guerre, puis nous montons les décors au théâtre. Le plateau manque beaucoup de profondeur, la lumière est extrêmement simplifiée.
Malgré de bons raccords, l'après midi, la représentation est très moyenne. Le public, nombreux, applaudit chaleureusement. Florence est ravie et c'est tant mieux.
Vendredi 22
Courte nuit, réveil hagard et voyage rapide à travers la campagne. Dans l'après midi, nous arrivons à Miscolc, une très jolie ville toute repeinte depuis 1989. De très beaux bâtiments, d'une architecture, d'une déco très riches, furent, nous dit-on, gris et sales pendant de nombreuses années. Ils retrouvent là un faste de ce qu'on imagine avoir été la Grande Hongrie.
Midi: Repas municipal à la cantine municipale. Spaghettis à la confiture.
L'après-midi, nous découvrons le théâtre. Ancienne grande salle genre soviétique. Aujourd'hui, le hall est loué à des forains qui vendent des vêtements et des meubles. Cette fois-ci, le plateau est trop grand... et la technique, catastrophique.
Raymond nous raconte les difficultés hongroises. La Grande Hongrie devenue la Triste Hongrie, cibles de toutes les guerres. La déception après le changement de régime.
Le soir, au restaurant tsigane, un violoniste-reggiani, coulé autour de son instrument qui tire les larmes, vient jouer à notre table.
Samedi 23
Matin : Montage au théâtre.
Les deux régisseurs - 60-70 ans - appartiennent aux murs. Ils manipulent l'échelle de 6 mètres, une tour Eiffel en bois, comme un prolongement d'eux-mêmes. Ils ont travaillé pratiquement toute la nuit avec Christophe et Martial, nos régisseurs, pour tenter de les satisfaire.
L'un des deux, Zoli, travaille depuis 28 ans dans ce théâtre, l'âge de Christophe...
200 personnes au spectacle. La représentation est bonne. Même si les acteurs ont l'impression de jouer derrière une vitre, tellement le public est silencieux. A l'applaudimètre, une très bonne.
Soirée: Grand resto.
caviar hongrois ( Faux ), saumon, foie gras, chevreuil, arrosé de Tokai. Tokai. Tokai... Comme dans tous les pays du monde, misère et opulence.
Après une première semaine, nous tâchons de ne pas nous laisser gagner par le blues ambiant, général, ancré.
Florence nous fait savoir que depuis la représentation à Debrecen, les gens parlent beaucoup du spectacle... Ca fait du bien. On sème, nous dit-elle, de la magie, des rires, de la joie, du bonheur en confettis...
Dimanche 24
Départ émouvant de Miscolc
On réalise à quel point on dit souvent au revoir, émus comme quand c'est la fin des vacances, quand on quitte de bons amis, que l'on ne reverra sans doute plus...
Les émotions, ça entretient l'âme.
Retour à Budapest.
Après une semaine passée en Hongrie, la ville nous semble plus jolie, comme si l'âme du pays nous était un peu devenue familière.
Après midi Visite passionnante du Château de Buda. Comment l'occupation turque de deux siècles (!) a marqué ces deux villes regroupées de Buda et de Pest.
Soirée D'abord, une pluie de notes tziganes - violons, cymbalum, violoncelle, contrebasse - par le Gypsi Ensemble, de Budapest.
Et puis, le Café Miro, jeunes intellos, spectacles branchés... Budapest, Capitale parmi des capitales.
Lundi 25
En route pour la Slovaquie, la police nous arrête, il faut payer, nous ne comprenons pas pourquoi. A la douane, nous attendons plus d'une heure. Le ciel est gris - triste journée. Puis nous nous enfonçons au coeur d'immenses forêts de conifères.
La police nous arrête à nouveau - dépassement de la vitesse autorisée. Il faut payer, nous n'avons pas d'argent. Pas d'arrangement, il faut aller changer et revenir. Nous obtempérons.
Nous arrivons à Banska Bistrica, le théâtre est petit mais vivant, tenu par une compagnie. Le soir, nous sommes logés en cité-u.
Mardi 26
La ville ressemble aux villes de Hongrie.
Une très jolie place centrale, entourée de bâtiments du moyen âge, restaurés. Le reste est gris. Partout des chantiers abandonnés. L'avant et l'après 1989. Aujourd'hui les gens sont libres mais ils survivent. Avant, tout le monde mangeait, sans libertés, d'expression, de pensée, d'action. Une génération est sacrifiée, la nouvelle vit dans l'espoir, certains regrettent le communisme.
Mercredi 27
Montage du décor. Tout le monde s'agite dans le petit théâtre de Banska. Le soir, la salle est bondée. La représentation est très bonne, les spectateurs sont ravis, la compagnie qui nous reçoit est très émue, nous aussi.
Jeudi 28
Voyage en taxi, interminable ( 8 h pour 250 km ), jusquà Katowice - Pologne.
La ville est triste est froide, l'hôtel sordide, les restos fermés. Sauf au grand hôtel. Nous prenons enfin un repas, il est 22 heures. Nous rencontrons Isabella. Joyeuse et élégante polonaise quinquagénaire, sympathique tête en l'air qui semble brasser beaucoup, dans un pays où tout est compliqué.
Vendredi 29
Le matin, nous déménageons pour un autre hôtel, kitschs petits studios.
Il fait froid malgré le soleil. Tout est noir. Rien de spécial.
Le soir, c'est l'anniversaire de Valérie, Champagne russe, vodka et petits gâteaux... c'est gai...
Samedi 30
Le matin, pas de petits déjeuners dans notre hôtel. On saute dans un taxi, en direction du plus grand hôtel de la ville.
Dehors, c'est triste et gris, et froid.
Le théâtre, musical, music-hall, est assez beau, beaucoup de matériel, beaucoup de personnel, jeune mais fonctionnaire. On nous regarde travailler.
300 personnes. Bonne représentation.
Dimanche 1 Octobre
Au réveil, nous rêvons sur le méga-petit-déj du grand hôtel, mais pas moyen d'appeler un taxi de notre hôtel, le téléphone est cassé. On marche sous un crachin glacial pendant une demi-heure. Pas de taxi. Il est trop tard pour le breakfast rêvé. On se retrouve au centre ville, on achète des gâteaux et buvons un thé. Nous invitons à notre table, une adorable mamie polonaise qui, apparemment, n'a pas fait un repas comme ça depuis longtemps. Nous discutons sans aucun mots en commun. Elle nous bénit.
De retour à l'hôtel, la douche explose en une fontaine marron. L'après midi, nous nous cloîtrons à l'alliance déserte, devant la télé...
Lundi 2
Tous les aéroports du monde se ressemblent - Varsovie - Minsk.
Arrivés en Biélorussie, nous recevons un accueil formidable d'Irina, notre guide-interprète et des deux adjoints du directeur du théâtre. Un vieux bus déglingué, petit et gros, tente de rallier les 40 km qui nous séparent de la capitale.
Finalement, nous arrivons à l'hôtel qui n'est donc pas un hôtel. Plutôt un immeuble, avec un concierge, et nous sommes logés dans des appartements, modestes. Il fait beau et froid. On nous annonce que l'heure n'est pas la même. Il est donc 17h30, mais le repas est prêt.
Anna, une merveilleuse cuisinière, nous a préparé un repas gargantuesque. Un cran est donné aux ceintures.
Le soir, il fait très froid dans les appartements. Le chauffage collectif du quartier n'est mis en route que le 15 Octobre. Dommage.
Mardi 3
A renfort de couvertures, la nuit s'est passée au chaud, mais les ressorts des lits on laissé des traces dans les dos. Les ventres remplis par un petit déjeuner monstre d'Anna, montage technique pour les uns, pour les autres promenade en ville. Vestiges de l'ancien régime, austérité des immeubles, des rues, des fringues, des gens.
Mercredi 4
Installation au théâtre - Synagogue reconvertie - chargée d'histoire, d'histoires. - 150 personnes y travaillent y passent y vivent. Les loges sont les autels païens de chacun des 50 acteurs permanents.
Le soir, plus de 500 personnes à la représentation. Tout le monde est enchanté, l'ambassadeur, le vice-ministre de la culture, le conseiller culturel, le directeur du théâtre, etc...
Nous recevons beaucoup de compliments et des promesses de nouvelles invitations.
Le soir, dernier repas de notre Anna, petite fête, vodka.
Jeudi 5
Les adieux sont déchirants, les Russes ont le coeur chaud.
Nous voyageons en silence jusqu'à Lodz.
Vendredi 6
Nous sommes logés dans un joli petit hôtel à la campagne. Nous visitons l'école de cinéma, very famous. Y planent encore les ombres de Wajda, de Polanski...
Comme dans chaque pays depuis le début de la tournée, les acteurs se font traduire dans la langue, des passages du spectacle. Valérie décide de traduire tout un intermède, elle répète en polonais, elle jouera avec un texte à la main écrit en phonétique.
Samedi 7
Les spectateurs sont emballés par le spectacle et sont très touchés, comme à chaque fois d'entendre les acteurs parler leur langue. Ils rient beaucoup de l'accent de Valérie, la félicitent et la remercient très fort.
Dimanche 8
Nous partons pour Cracovie.
Kantor est présent partout. Le centre- ville nous fait penser à Avignon. Nous sommes accueillis par le CCF, rien à voir avec les alliances. Rien à dire.
De retour en France, nous retrouvons nos familles, nos amis, notre chaleur et nous songeons à tous ces gens, les oubliés de juste à côté. Nous nous disons que parfois le théâtre peut apporter sa modeste contribution au rêve, à l'espoir, et que c'est important.
A la prochaine.




