A CONAKRY, GUINEE OU LE CONTE D'HIVER EN FORME DE CONTE DE FEE AFRICAIN
Départ à 2 heures du matin !
Arrivée prévue à 19 heures, heure locale.
Où sont passées les 17 heures qui manquent ?
Comme un avant-goût d'organisation africaine,
il faut prendre l'avion à Bruxelles pour aller à Conakry et à Nice pour aller à Bruxelles...
Bon, arrivée à l'aéroport de Conakry.
Énorme bouffée de chaleur moite, douanes, tampons, bousculades, cris, taxis.
Pas de doutes, c'est l'Afrique.
Pick-Up, voiture climatisée, Novotel, pas de doutes, c'est nous les blancs.
CARTOUN SARDINES THEATRE
À CONAKRY, GUINEE
OU
LE CONTE D'HIVER
EN FORME DE CONTE DE FEE AFRICAIN
C'est dimanche, jour "d'acclimatation".
Ghislain Mérat, directeur motivé, passionné et passionnant, africain déjà depuis quelques années et de tempérament " faut pas s'inquiéter, ça va le faire", africain aussi, nous invite à la campagne.
Une heure trente de route au ralenti dans les encombrements dominicaux.
Comme d'habitude dans tous ces pays, c'est l'hallu... Antiques bagnoles prêtes à s'écrouler au moindre coup de klaxon (pourtant fréquents), toutes plus ou moi taxis, minibus sans vitres bourrés à craquer, des enfants de tous âges déguenillés, tongués ou nus pieds, petites shops, marchés, baraques, cabanes, une ville précaire, provisoire et déjà usée.
Le kilomètre 36, semblant de frontière municipale, et puis c'est la campagne, villages, huttes, cases, la terre est rouge et les maisons pastel.
On arrive au restaurant, près de la mer. La commande passée, poulets bicyclettes frites skol (bière locale) et coca.
Les enfants (les nôtres) s'installent pour faire de la musique et la première réunion de travail commence.
Laurence, témoin vidéo de l'expédition a commencé à filmer.
Ansoumane, guinéen assistant de Ghislain et metteur en scène nous présente la situation. Nous travaillerons dès demain avec une quinzaine de comédiens amateurs et professionnels et des musiciens d'un groupe local, les Etoiles du Boulbinet. Discussions passionnantes sur le thème de " qu'est ce qu'on va faire, comment aborder le travail, en l'occurrence Le Conte d'hiver de W.Shakespeare. faut pas s'inquiéter, ça va le faire...".
Le soir, visite du nouveau centre culturel en travaux, on devrait y jouer la Puce à l'oreille.
Christophe, chargé de la lumière de la Puce et du Conte d'hiver s'inquiète de l'installation technique peu avancée (les projos neufs sont dans leur carton).
Puis, visite de l'Alliance franco-guinéenne, un hall ventilé et assez grand pour un groupe de 10 personnes et un petit théâtre très chaud et très poussiéreux. On y suera à trente pendant dix jours.
Retour au Novotel pour un sommeil climatisé et mérité.
Lundi 12 avril
Rendez-vous à 9 heures avec les stagiaires, première rencontre.
Ils ne sont pas quinze mais dix-neuf. Finalement, trois nouveaux nous rejoindront les 2 jours suivants. Résultat, 22.
22 prénoms guinéens à se rappeler, première difficulté.
Nous présentons le projet. C'est-à-dire travailler sur le Conte d'hiver. Très peu connaissent Shakespeare. Quelques-uns parlent à peine français. Tout le monde (presque) parle Soussou, le dialecte de Conakry.
Premiers exercices, premières impros, la chaleur est étouffante.
Au déjeuner (délicieux, préparé par Aminata), entre Nivaquine et Coca-Cola, les échanges continuent. L'après-midi, on leur résume la pièce. Le soir, on en joue une première version, du début à la fin. Le conte d'hiver nous apparaît une première fois.
C'est magique.
Le soir, Ghislain nous fait visiter l'ancienne bourse du travail. Le choc. Une ancienne usine à ciel ouvert, couverte d'une vieille charpente métallique. D'un côté, un petit muret la sépare de la mer, de l'autre, une large scène accueille en répétition, une troupe de danseuses déchaînées.Les percussions résonnent à fond, une centaine de badaux déguenillés y assiste. Plus de la moitié sont des enfants. Ghislain nous propose ce lieu pour y jouer Le Conte d'hiver. C'est parfait. Nous optons pour cette histoire d'insulaires (l'île de Sicile et l'île de Bohême...) pour jouer avec la mer dans le dos, à plat au sol, sur une scène circulaire, ouverte au public en demi-cercle.
Mardi 13, mercredi 14
Tous les matins, Patrick et Valérie proposent 1h30 d'exercices d'acteur. Le groupe est divisé en deux. Puis le texte est repris du début. En rapport avec l'option choisie, les acteurs sont assis en cercle, les musiciens sont répartis parmi eux. Le groupe est réuni en fin de journée.
Le texte abordé est déjà une première adaptation préparée avant de venir, il est coupé d'environ les deux tiers. Il est tellement riche qu'il reste très beau, très vivant et, bien sûr, du coup très dynamique.
La plupart des acteurs sont très motivés. Ils réagissent très bien au "merveilleux" de Shakespeare, chacun essaie différents personnages, différentes situations.
Nous ne leur donnons toujours pas le texte, mais leur lisons les scènes divisées en petites parties. Le texte est réinventé, parfois en Soussou, parfois même en anglais, l'un des acteurs, anglophone, est un réfugié Sierra Léonnais.
Leur Français même est amusant. Les mots ont une autre musique dans leur bouche. L'ambiance est excellente. La concentration est grande et on rit beaucoup.
Les musiciens proposent constamment des accompagnements, parfois participent au jeu.
Dominique, musicien de la Puce écoute, observe, oriente leur travail.
La formation :
Une batterie (africaine...), un djembé et 2 congas, un tronc d'arbre évidé, un petit tambour à cordes tendues, 2 calebasses à lames de scie à métaux, 1 basse à trois cordes tendues sur une boule de résonance formée de 2 calebasses, un harmonica. Ils sont six. Ce sont Les Etoiles de Boulbinet
Les enfants ont rencontré Papin, un garçon d'environ 13 ans, musicien et très curieux. Ils resteront ensemble pendant tout le séjour. Nos enfants lui font l'école (il ne sait pratiquement pas lire ni écrire) et ils jouent de la musique...
Voilà 2 jours de plus. On a revu toute l'histoire une deuxième fois en introduisant le texte oralement. Les comédiens commencent à bien connaître l'histoire et nous, on commence à connaître les comédiens.
Le soir au Novotel, on procède au difficile exercice de la répartition des personnages, la distribution. C'est délicat, il ne faut pas se tromper, chacun d'entre nous donne son avis. Ils sont 22, il y a une dizaine de rôles importants... Il faut que tout le monde joue.
Jeudi 15
Pierre, notre excellent régisseur amiral, entre deux voyages à l'aéroport pour essayer de libérer nos caisses de costumes de la Puce coincées à la douane, part en quête de matériaux pour les décors (toile pour une piste circulaire, peintures, bâtons pour les armes, tissus...). Nous proposons à Pascalou (venue avec nous en vacance..., dessinatrice de mode) de prendre en charge la partie costumes.
Comme pour les décors, il s'agit de montrer aux acteurs que tout peut se fabriquer pour très peu d'argent, voire si on récupère, pas du tout. Pascalou est d'accord, c'est bien.
Ce matin, après les exercices, j'annonce la distribution en expliquant une nouvelle fois notre manière de partager un spectacle avec des acteurs.
Chacun doit avoir ce à quoi il prétend.
Leur réaction est complètement assortie d'un accord humble et confiant. Nous apprendrons après la première, qu'ils avaient été frappés par la pertinence des choix... Hasard, feeling, dieux du théâtre, merci.
À partir de cette nouvelle distribution, les répétitions peuvent commencer.
Les exercices d'acteurs sont maintenus le matin, puis à partir de 11 heures jusqu'au soir, on enchaîne les scènes dans l'ordre.
À partir de là, les comédiens et les musiciens se sentent sans doute plus responsables, ils ont tous du texte, ils donnent le meilleur d'eux-mêmes, ils nous surprennent tous.
Il nous reste 6 jours pleins pour encore une fois faire le tour du spectacle. Cette fois-ci, il faut faire des choix rapides, il faut travailler vite et bien. La difficulté est de fixer des moments, du texte, des déplacements, tout en leur laissant constamment la liberté de réinventer en suivant leur propre énergie. On en vient à travailler surtout les enchaînements des scènes, et à définir le plus précisément possible l'état, l'humeur des personnages et la nature des relations entre eux.
Le soir, les enfants avec Papin et Yalani, vont voir le match de l'OM chez la maman de Titi Camara. Maintenant, ils ont une maison à Conakry.
Vendredi 16
Ce matin, Sango, musicien, n'est pas là. Cloué sur sa paillasse par une crise de palud.
Sango fabrique des instruments de musique. Il sera à nouveau parmi nous le lundi suivant, et il viendra avec une surprise de sa fabrication, une épée et un fusil de bois pour le Roi et le garde de la prison. Magnifique.
La journée de répétitions est très riche.
Tigan me questionne sur la méthode de fabrication des personnages, j'en profite pour donner un petit cours théorique sur le thème de la théâtralité, l'imaginaire, la notion de réalité au théâtre, etc. et conseille, plutôt que d'imiter des gens de la rue (ce qu'ils préconisaient), de penser à des animaux. Le résultat en fut étonnant.
Nous travaillons sur toute la première partie, très tragique. Faraban joue Léontes. Il se révèle être un tyran magnifique, mélange de puissance et de fragilité, un lion en cage. Yalani joue un Camillo Premier ministre déchiré entre l'obéissance due à son roi devenu fou et la pitié qu'il éprouve pour la reine. Il est très grand et joue à fond de ses longs membres, il est très drôle et forme avec Polixenes, le roi accusé d'adultère, majestueusement joué par Bobson, un couple très comique. On rit de leur malheur, et on pleure d'en rire.
Le soir, Les Etoiles proposent de nous faire un concert. Nous sommes invités au musée national, qui fait aussi Théâtre national, bar, resto etc.
Les techniciens utilisent une méthode assez simple pour le réglage des volumes. D'abord ils placent leur régie derrière les musiciens, c'est assez curieux parce qu'ils sont complètement "derrière" le son, mais dès que ça commence, on comprend pourquoi. Ils commencent par monter les potars un à un, jusqu'au larsen, là ils redescendent un tout petit peu. Donc tout est toujours horriblement très très fort, avec un léger larsen continu, j'en ai encore mal aux oreilles, rien que d'en évoquer le souvenir.
Curieux et heureux hasard, Sophie, qui est avec nous pour s'occuper des enfants et qui est la compagne de Patrick (elle lui a donné quatre enfants !), a 40 ans. La soirée lui est dédiée, les musiciens enchaînent hommages sur dédicaces, ça danse à fond, noyés dans les suraigus, on transpire, on rit, on boit de la Skol, on se fait piquer par les moustiques, mais on s'en fout, on prend de la Nivaquine et on est contents.
Samedi 17
Dernier jour de la première semaine. La première partie est bouclée. Oumou joue Hermione, petite femme d'un mètre 55, très émouvante dans son rôle de reine bafouée, accusée à tort par son mari qu'elle aime, et quand Abi (1m70) joue avec délices son petit garçon, on y croit, tout simplement.
Juliette joue Paulina, la fidèle dame d'honneur, prête à tout sacrifier, y compris son propre mari, pour sauver l'honneur de sa maîtresse. Elle nous transporte par sa colère, sa fureur.
Dimanche 18
Jour de repos. La moitié de l'équipe vient avec nous passer la journée sur l'île d'en face, le Frioul de Conakry.
Comme d'habitude, dès qu'on va quelque part, on hallucine.
Le port de Conakry ! Faut dire déjà que les poubelles ne sont plus ramassées depuis assez longtemps donc ça pourrit sur place, parfois ça brûle, enfin en tout cas, ça pue.
De magnifiques pirogues, très très grandes, de belles couleurs. Une dizaine semblent être destinées à la pêche et dix autres, qu'on appellerait chez nous des promène-couillons les attendent. C'est est une comme ça qu'on prend, évidemment. L'eau est marron, la plage est formée d'amas de ferrailles rouillées, agglutinées et fondues ensemble. On nous conseille de ne pas toucher l'eau (de toute façon, ça ne fait pas très envie) et on nous porte dans la pirogue, comme des enfants.
Sur les quais, des tas de gens vendent des tas de choses, des autos taxis attendent, certaines depuis tellement longtemps qu'elles sont un peu enfoncées dans le sol, enracinées...
Tout est embarqué, gens (environ 25), riz, poisson, Skols, Coca, Fanta et bien sûr, obligé, ballon de foot (enfin, ballon, quoi).
Avant d'arriver à la plage choisie, nous croisons une dizaine de petits cargos échoués, des anciens vapeurs, tas de rouille, le nez ou le cul en l'air, sur fond de forêt de palmier. Visions d'Amazonie.
On arrive, on se jette à l'eau, c'est plein de méduses, des petites... La journée se passe, football, sieste, jeux, chants, les enfants jouent avec Papin et avec tout le monde, on est tous comme des enfants. Certains révisent leur texte (depuis 2 jours on donne le texte, après avoir travaillé la scène).
Au retour, Mustapha me demande si je ne pourrais pas le pistonner pour qu'il rentre à l'OM. Après ça, nous parlons ensemble de misère, des pauvres de France et des pauvres d'Afrique.
Le soir, on est brûlés par le soleil.




